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Zoom sociologique : Les Juifs des montagnes


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Les juifs des montages – une histoire méconnue

Les Juifs des montagnes sont glamours, la preuve: le magazine sur papier glacé « Baku », dont la rédactrice en chef n’est autre que Leïla Alieva (la fille aînée du couple présidentiel), leur consacre un reportage d’une dizaine de pages dans son numéro hiver 2014/2015. Mais qui sont les Juifs des montagnes (en russe gorskie ivrei) ?

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Sur les hauteurs de Guba, cimetière juif. Crédit photographique Jo’s tripping Blog

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Ils se partagent entre ceux du Daghestan (Derbent surtout, et Makhatchkala[1]) et d’Azerbaïdjan à Bakou, à Quba (à Krasnaïa Sloboda en russe ou Qirmizi Qesebe en azéri) et à Oghuz (anciennement Vartachen). Ils sont originaires de villages, parfois même de bourgades et de petites villes, du monde semi-rural. À l’heure actuelle cependant, seuls Bakou et Quba connaissent encore une présence juive significative. D’après les statistiques azerbaïdjanaises officielles, 9 000 Juifs des montagnes ont été recensés en 2009. Ils se distinguent des Juifs dits « européens » (en fait ashkénazes), qui se sont installés dans les grandes villes du Caucase du Nord (en Russie actuellement) et d’Azerbaïdjan (Bakou essentiellement) au gré de l’expansion russe dans le Caucase. Contrairement à ces derniers en effet, leur présence dans le Caucase oriental est pluriséculaire, voire plurimillénaire. Si certains Juifs des montagnes ont pu s’installer à Bakou, ils ne deviennent pas pour autant des Ashkénazes car ils conservent leur identité « des montagnes », tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur communauté.

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Descendants de 10 tribus exilées du Royaume d’Israël (VIIIème siècle avant JC)

Les origines des Juhuros, comme les Juifs des montagnes s’auto-désignent, ne sont pas très claires et donnent lieu parfois à des récits mythiques. Selon une version, ils seraient les descendants des 10 tribus exilées du Royaume d’Israël par le roi assyrien Shalmaneser V au VIIIème siècle avant JC. Les historiens s’accordent toutefois sur une présence de communautés juives dans le Caucase oriental dès le 3ème siècle. Fuyant les persécutions en Perse, les Juifs des montagnes se sont installés dans la région et ont été peu à peu coupés de leurs racines persanes au cours des siècles. Ainsi, aux VIIème et VIIIème siècles, leur nombre augmente dans le Caucase de Nord et sur le territoire de l’actuelle République d’Azerbaïdjan car ils fuient la menace arabe au sud, contenue par le royaume khazar, qui s’étend alors de la Crimée aux rivages de la mer Caspienne. À la même époque, une partie des élites khazares se convertit au judaïsme, créant des conditions favorables à une croissance de la population juive dans cette région. Au XVème siècle, les Juifs des montagnes acquièrent réellement leur dénomination actuelle en fuyant la côte et les collines, territoires où la guerre entre Perses et Ottomans faisait rage, pour les montagnes. Puis, dans la première moitié du XVIIème siècle, la communauté est affaiblie par une série d’expéditions lancées depuis la Perse par Nadir Shah. Elle connaitra ensuite un certain répit et sera même adoubée grâce au khan de Quba, Fath-Ali Khan, qui leur accordera droits et obligations.

C’est à cette époque que Krasnaïa Sloboda gagne en importance. Surnommée la « Jérusalem du Caucase », Quba reste aujourd’hui encore la principale localité d’origine des Juifs des montagnes en Azerbaïdjan. L’arrivée des Russes au XVIIIème siècle leur permet d’entrer en contact avec les Juifs de Russie et de rompre leur isolement, même si les différentes communautés des Juifs des montagnes entretiennent de longue date des relations les unes avec les autres : d’Azerbaïdjan au Daghestan, voire jusqu’au Caucase occidental. Ils disposent, tant dans le Caucase qu’en émigration, d’une langue commune, le juhuri. Appelé parfois « judéo-tat », le juhuri est une langue d’origine iranienne, mâtinée d’hébreu, qui s’écrit en hébreu, quoiqu’elle ait été affectée régulièrement par des changements d’alphabets.

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Crédit photographique Benny Levine

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A la chute de l’URSS : l’émigration s’est accélérée

Les Juifs des montagnes ont participé au combat des Juifs soviétiques pour le droit à l’émigration vers Israël, mais plus tardivement que les Juifs de Russie ou d’Ukraine par exemple car ils étaient moins bien connectés aux réseaux sionistes de Moscou ou de Saint Pétersbourg pour des raisons géographiques et culturelles notamment. Dès les années 1970 en effet, le pouvoir soviétique a commencé à entrouvrir les frontières, contraignant à l’émigration certains dissidents. C’est ainsi qu’environ 160 000 Juifs soviétiques ont émigré vers Israël. Après l’effondrement de l’URSS, l’émigration d’un grand nombre de personnes de l’espace anciennement soviétique au-delà des frontières de l’Union a été considérable en raison de la dégradation des conditions de vie. Dans le même temps, la Russie a accueilli un grand nombre d’immigrés originaires des anciennes républiques soviétiques, notamment les pays du Caucase du Sud, en quête d’une vie meilleure ou fuyant les conflits dans leur république d’origine. Dans ce contexte, les Juifs ex-soviétiques (indépendamment de leur origine -ashkénaze ou des montagnes- et de leur provenance géographique dans l’ex-URSS) ont pu faire valoir leur judaïté afin d’émigrer vers Israël, même si nombre d’entre eux ont préféré- en grand nombre également- la Russie, l’Europe ou les États-Unis. Nombreux sont ceux qui s’y sont installés avec des membres de leur famille, en particulier des conjoints, qui ne sont pas juifs. Ainsi, entre 1980 et 2003, Israël a accueilli près d’un million de personnes originaires de l’ex-URSS. Cette vague d’immigration représente probablement le bouleversement politique et social le plus important de ces 25 dernières années pour Israël, et pour cause: les Juifs anciennement soviétiques forment à l’heure actuelle près de 20% de la population en Israël.

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Crédit photographique Bunville

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Si tous les Juifs de l’ex-URSS ne viennent pas de Russie, loin s’en faut, ils partagent dans leur grande majorité un attachement encore très fort aujourd’hui pour la langue russe et ont en commun un passé, une culture, voire un habitus soviétique et post-soviétique qui contribuent grandement à structurer leur expérience en Israël. Ils sont globalement assez peu religieux et leur identité dépend de leur région d’origine : la Russie et l’Ukraine, et plus globalement les anciennes républiques dites « européennes » de l’ex-URSS (Biélorussie, État baltes, Moldavie) sont les principales régions de provenance des Juifs de l’ex-URSS en Israël. Outre ces Ashkénazes, les Juifs originaires d’Asie centrale et du Caucase constituent des groupes à part et forment ce qu’on  appelle dans la nomenclature israélienne les « Orientaux », comme les Juifs d’Afrique du Nord, communément appelés « séfarades » en français. Parmi eux, les Boukharim (d’Asie centrale), les Grouzinim (originaires de Géorgie) et les Kavkazim, c’est à dire les Juifs des montagnes.

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Crédit photographique Benny Levine

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Outre le juhuri, les Juifs des montagnes en Israël maîtrisent très fréquemment le russe, tous lorsqu’ils sont originaires du Daghestan. Ceux originaires d’Azerbaïdjan maîtrisent quant à eux l’azéri et, dans leur grande majorité, surtout les hommes, le russe. Les jeunes gens arrivés en Israël dans leur enfance et, a fortiori ceux qui y sont nés, possèdent désormais une très bonne maîtrise de l’hébreu. Mais l’hébreu est rarement la langue utilisée au sein des foyers. Pour la génération précédente, qui est née, a été scolarisée et en grande partie socialisée dans le Caucase, le juhuri, le russe ou l’azéri sont plus volontiers utilisés et du reste bien mieux maîtrisés. Il n’est donc pas rare de rencontrer des jeunes gens nés en Israël ou à tout le moins scolarisés dans une école israélienne mais qui possèdent une maîtrise correcte, voire très bonne, d’une ou plusieurs de ces langues en plus de l’hébreu.

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Les Juhuros : une forte hospitalité envers les étrangers

Globalement moins qualifiés que les Juifs ashkénazes des grandes villes de Russie ou d’Ukraine, les Juifs des montagnes se trouvent au bas de l’échelle sociale en Israël et sont assez marginalisés. Ils ont en ce sens un peu connu le même destin que les Juifs marocains par exemple à leur arrivée en Israël. Ils constituent des communautés assez importantes à Akko (Saint Jean d’Acre, au nord d’Israël) et à Or-Akiva (sur la côte), ainsi qu’à Beer Sheva (région du Néguev). Ils sont bien représentés dans le petit entrepreneuriat et sont souvent chauffeurs de taxi ou petits commerçants (épiciers, etc). Certains commerces proposent des plats de traiteur-restauration typiquement juhuro (vente de khingal azerbaïdjanais par exemple[2]), tantôt des produits d’épicerie lambda et des produits qu’on pourrait qualifier de « soviétiques », comme des bières et autres vodkas russes ou moldaves, des sauces géorgiennes et des semetchki[3], mais également d’autres produits de consommation courante sans connotation culturelle.

Comme dans le Caucase, la commensalité et l’hospitalité, surtout envers les étrangers, jouent un rôle très important chez les Juhuros. Il existe à Akko un restaurant azerbaïdjanais (tenu par un Juif des montagnes originaires de Bakou). Pour des hôtes français de passage, cette alternative se révèle même gratuite… Thé, chachlyks (grillades), produits frais (herbes, tomates, concombres), fromage, ayran (boisson lactée), le tout servi sur une table revêtue d’une toile cirée que ne renierait aucune gargote en Azerbaïdjan.

Comme nous l’expliquions plus haut, les Kavkazim se caractérisent en Israël par une ascension sociale bloquée. Les seuls à sortir un peu leur épingle du jeu sont les plus mobiles d’entre eux, qui circulent entre le Caucase, la Russie, la Turquie et, dans une certaine mesure, Israël. Moscou, c’est l’endroit où les Juifs des montagnes ont réussi. Tous n’y sont pas de richissimes hommes d’affaires bien sûr, mais il y a plusieurs success stories, par exemple celle de Telman Ismaïlov. Propriétaire du plus grand marché de la capitale russe, Tcherkizovski, fermé en juillet 2009, il est également à l’origine d’investissements considérables en Turquie, entre autres. En ce sens, les Juifs d’Azerbaïdjan ne se distinguent guère des autres Azerbaïdjanais: ils ont eux aussi émigré en premier lieu vers l’ancienne métropole, qui demeure leur horizon économique. Mais les Juifs des montagnes azerbaïdjanais ont pu s’appuyer, outre sur les réseaux commerciaux azerbaïdjanais traditionnels, sur leurs propres réseaux tissés entre le Caucase, la Russie, la Turquie et Israël, voire les États-Unis.

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Migrations et attaches culturelles juives au delà des frontières

Au sein de cet espace transnational, certains se déplacent pour des raisons familiales parce qu’ils ont de la famille installée dans ces différents pays. D’autres déménagent de Russie en Israël pour se marier. En effet, si nombre de mariages se déroulent encore au mois d’août à Quba, certains mariages ont lieu entre des Juifs des montagnes de Russie et d’Israël par exemple. L’Union soviétique, surtout chez les générations qui ont vécu leur jeunesse pendant cette période et ont émigré en Israël après 1991, a laissé un souvenir vif qui rapproche les Juifs des montagnes des autres communautés issues de l’ex-URSS en Israël. Les anciens combattants et les « héros du travail socialiste » issus de la communauté sont honorés. L’Azerbaïdjan, quitté à peine l’indépendance retrouvée, apparaît en général comme une référence positive. Les foyers captent pour la plupart les chaînes de télévision azerbaïdjanaises et les événements en Azerbaïdjan sont suivis avec intérêt. Certaines pratiques culturelles ont même été importées en Israël : il y a par exemple un groupe de meyhana[4] à Akko.

Les Juifs des montagnes vivent donc encore relativement en marge dans la société israélienne et les clichés véhiculés à leur sujet, ou tout simplement la méconnaissance dont ils sont victimes, sont tenaces. Pour le chercheur néanmoins, ils représentent un concentré d’identités passionnant à étudier : Juifs et citoyens israéliens, ils sont aussi caucasiens, (post)-soviétiques, azerbaïdjanais, moscovites, derbentskie (de Derbent), Qubali (de Quba).

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Contributeur article : Adeline Braux

 

Bibliographie

Authier Gilles, Grammaire juhuri, ou judéo-tat, langue iranienne des Juifs du Caucase de l’Est, Dr Ludwig Reichert, 2013

Begun I. (dir.), Gorskie evrei. Istoriâ, ètnografiâ, kul’tura [Les Juifs des montagnes. Histoire, ethnographie, culture], DAAT/Znanie, Jérusalem-Moscou, 1999

Berthomière Wiliam, Israël et les Juifs d’ex-URSS : Chronique d’une décennie d’immigration, Éditions universitaires européennes, 2011

Braux Adeline, Moscou/Caucase: migrations et diasporas dans l’espace post-soviétique, Paris, Pétra, 2015

Mikdash-Shamailov Lilya, Mountain Jews. Customs and Daily Life in the Caucasus, The Israel Museum, Jerusalem, 2002

Tinguy (de) Anne, La grande migration, Paris, Plon, 2004

[1] Naltchik, en Kabardino-Balkarie, et Grozny, en Tchétchénie (républiques autonomes au sein de la Fédération de Russie), comptaient également des communautés qui ont toutefois émigré.

[2] Ce plat, qui connaît plusieurs variantes, est  constitué essentiellement de feuilles de pâtes rectangulaires, préparées avec de la viande et des oignons, ou bien en soupe, etc.

[3] Graines de tournesol dont les Azerbaïdjanais en particulier sont très friands, même si elles sont également très populaires dans certains pays voisins de l’Azerbaïdjan, en Russie, en Asie centrale, etc.

[4] Improvisations de chants populaires en langue azérie.

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Pour aller plus loin sur ce site

Eclairage sur le zoroastrisme – ici

Novruz la fête du printemps – ici

Pratique, les lieux de culte à Bakou – ici

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Discussion

2 réflexions sur “Zoom sociologique : Les Juifs des montagnes

  1. Excellent et passionnant. Merci Bakou Francophone!

    Publié par First Lady | avril 13, 2015, 5:14
    • Merci de ttes. vos infos; nous avons découvert l’expo à Paris, place du Palais Royal et nous avons apprécié la qualité des produits et la gentilles de l’équipe.

      Publié par Germon | septembre 7, 2015, 9:04

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