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Art, culture

Interview : Faiq Ahmed, le tapisseur des temps modernes


« Si j’étais seul sur une île, je me consacrerais à mon art » Faiq Ahmed

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Le Studio Yarat offre la possibilité de rencontrer des jeunes artistes azerbaïdjanais. Faig Ahmed est l’un des artistes résident dont la renommée a aujourd’hui dépassé son pays natal. Il expose en Italie, en France, en Allemagne, au Royaume Uni, et jusqu’aux Etats-Unis. Ses œuvres sont exposées à le «Cuadro Gallery» de manière permanente à Dubaï. En 2013 Faig a été nommé pour le prix de Victoria and Albert Musée (Royaume Uni). Le rencontrer à Bakou est chose rare mais Bakou Francophones l’a fait pour vous !

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Lorsque l’on pénètre dans l’atelier de Faig, c’est un grand désarroi qui vous enveloppe. C’est l’anarchie matérialisée en art. Il y a un monticule de vieilles fringues, des livres et des sacs éparpillés, ici et là. Au centre se trouve un cercle tracé au charbon où une bougie est allumée. Il faut passer le cercle pour s’approcher de lui. Faig est allongé sur le canapé, un chapelet à la main. Sa jeune assistante prépare le thé sur un fond de musique traditionnelle soufie. Les visiteurs qui entrent la pièce saluent l’artiste. Celui-ci quitte son canapé, serre les mains, et sourit.

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Ta renommée dépasse les frontières de l’Azerbaïdjan. Il y a certaines créations d’autres artistes qui ressemblent étrangement aux tiennes, telle celle dénommée « Flood of yellow weight ». Comment te positionnes-tu par rapport à cela ?

F.A. Je n’y prête pas trop attention. Je ne pense pas que d’autres artistes me copient sciemment. Il y a une théorie de la conscience collective où des gens qui ne se connaissent pas aboutissent à des travaux de style comparable et de mêmes couleurs. En général les artistes ont une pensée commune, peu importe leur culture ou leurs origines. On retrouve dans les civilisations anciennes  complètement dissociées des projets presque identiques.

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Te sens-tu limité dans ta vie et dans ton métier? Serais-tu prêt à dépasser ces limites?

F.A. En ce qui concerne ma vie privée, … je pourrais dire que je me suis approché de quelque chose d’essentiel mais … je ne sais pas… c’est comme si aller plus en avant me faisait peur. Quant à mon métier – l’art que j’exprime c’est toute ma vie. Il représente la quintessence de ce que se passe autour de moi et à l’intérieur de moi.

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Ta transformation de sculpteur à peintre est pour le moins, un peu… paradoxale. Comment y es-tu arrivé, qu’est-ce qui a déclenché ce changement ?

F.A. Il n’y a aucune raison à ça. Je n’ai vu ni les rêves prophétiques, ni les étoiles filantes, ni quelques signes révélateurs que ce soit. Je me suis toujours intéressé aux tapis. En Azerbaïdjan, et ailleurs, toute maison à son tapis. C’est un meuble qui habite chaque foyer.  C’est un élément primaire de nos traditions, une pièce centrale du foyer qui donne de la chaleur… Un jour j’ai décidé de me lancer dans une expérimentation avec un tapis parce que j’aime bien tester de nouvelles choses. La plupart de mes ébauches finissent chez mes amis quand j’en suis content ou jetées à la poubelle.

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Puises-tu des influences de ton enfance ? Viens-tu d’une famille d’artistes ?

F.A. Je suis infiniment reconnaissant à ma mère, elle ne m’a jamais mis de limite. J’étais un peu le petit « chéri » et je pouvais faire tout ce que je voulais. Par exemple, j’ai colorié ma chambre du sol au plafond… Mais étant l’ainé, j’avais deux frères cadets dont il fallait que je m’occupe. Ceci m’a donné un certain équilibre entre le goût de liberté et la notion de responsabilité.  C’est la meilleure symbiose qui existe. A ma connaissance, personne de ma famille auparavant ne s’est engagé dans la voie artistique.

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…Notre discussion est interrompue à ce moment là par un visiteur qui se permet de rentrer et commente: « Ce sont toutes vos œuvres ? Je ne les trouve pas à mon goût… C’est quoi ce tapis bizarre ? »

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F.A. Les gens réagissent différemment face  mes œuvres. Leur réaction va dépendre de leurs propres horizons, de leurs références. Il y a aussi quelque chose d’important dans la capacité à être confronté à la nouveauté, il faut y être préparé. Franchement, la plupart des gens ne comprennent pas mes œuvres.

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Tu dis que ton travail est incompris, est-ce cela te gène ?

F.A. Non, pas du tout. L’art n’est pas pour tout le monde. Et je ne le considère certainement pas comme quelque chose qui m’appartient. C’est un produit qui émane de mon esprit. Moi, je ne suis qu’un des chaînons des nombreux évènements qui amènent à sa création.

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quoteL’Azerbaïdjan est un pays de traditions. Sa société est ancrée dans des règles conservatrices qui portent certains tabous et qui peuvent aller à l’encontre de ton art assez novateur, qui bouscule les codes. Te sens-tu limité dans ta création ?

F.A. A vrai dire, ce que je ressens le plus c’est avant tout le manque de compréhension. Il n’y a pas d’agressivité vis-à-vis de mon art. Cependant, pour être capable de compréhension il faut y être préparé, il faut être sollicité. Avant de pouvoir changer durablement quelque chose, il faut commencer par être prêt à changer soi-même.  Imagines-toi l’ampleur de l’impact quand un mec comme moi leur propose des réalisations artistiques qu’ils n’ont jamais pu imaginer auparavant. C’est difficile à comprendre et c’est encore plus difficile à accepter. J’ai fini par trouver des personnes réceptives à mes esquisses, et j’ai pu commencer à tisser pour elles. Je n’aurais jamais imaginé que ce serait aussi difficile.

Quant aux traditions, c’est universel de vouloir préserver son patrimoine et d’avoir des positions assez conservatrices. L’art du tapis et de la tapisserie est un art millénaire, vouloir le rajeunir soulève beaucoup de questions.

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A ton avis, pourquoi est-ce si difficile de remettre en question les traditions ?

F.A. Il est difficile de donner une réponse claire. Une des raisons principales est de vouloir préserver la culture transmise à travers une création visuelle intacte pour maintenir son authenticité. Les traditions relatives à l’art de la tapisserie représentent un vaste champ de recherches et d’expérimentations. Je me sens avant tout un chercheur, ou un voyageur…

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Penses-tu continuer tes recherches dans le domaine de la tapisserie ?

F.A. Je suis le premier étonné à être autant impliqué dans les tapis ! J’ai cessé de considérer un tapis comme un objet de travail. Le tapis pour moi, c’est l’Univers tout entier. Je viens de comprendre pourquoi je me sens si attaché aux tapis, avant le tapis représentait le symbole ultime des traditions avec lesquelles je voulais jouer, expérimenter. Comme si j’avais besoin de lancer un défi. Aujourd’hui c’est devenu quelque chose de très intime.

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Chaque artiste subit des étapes de croissance et développement. La première étape – il copie des travaux d’autrui et il les étudie. La deuxième –il exprime sa propre vision. Puis la dernière étape, il devient lui-même objet de copie. Dans lesquelles de ces étapes tu te trouves ? Où trouves-tu tes inspirations ?

F.A. Depuis une dizaine d’année, j’ai été à l’écoute des tendances artistiques de l’Occident. Je ne dirais pas que nous imitions leurs travaux. C’était plutôt l’onde commune que nous partagions ensemble. Pour ne pas être happé par une telle influence, il aurait fallu être aveugle ou sourd. Je ne nie pas que je sens parfois l’influence des travaux que je peux voir ici ou là. Parfois l’inconscience nous joue des sales tours … Par exemple tu peux bosser sur un projet personnel pendant assez longtemps et réaliser que c’est quelque chose déjà fait par tel ou tel artiste. C’est pour cette raison que j’essaie à me tenir loin de toutes sources d’information artistique. Je ne fréquente ni les expositions, ni les musées. J’essaye de n’exprimer que ma conscience propre. On verra ce que cette approche va m’apporter.

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Faig, doutes-tu parfois ? As-tu des jours où rien ne vient ? Ça te fait peur ?

quote1F.A. Bien sûr de tels jours existent ! J’essaye de ne pas me laisser aller à la panique. Je me détends. L’inspiration peut m’arriver à chaque instant. Parfois il faut faire des efforts pour solliciter cette inspiration. Quand le temps de création est limité, le cerveau commence à fonctionner dans un régime supérieur. On ne dort pas, on fume beaucoup et sans s’en rendre compte – la solution géniale nait d’elle-même. Il fut un temps où la peur d’échouer m’étouffait, maintenant je n’ai plus peur.

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Proposes-tu tes offres à la vente ? Acceptes-tu des commandes privées ?

F.A. Il m’est difficile de travailler pour quelqu’un, à partir d’une commande imposée. Il y a quelques-uns de mes tapis exposés à la vente à la YAY Gallery, dans la vieille ville de Bakou, par exemple. Je n’arrive pas à me positionner en tant que prestataire de service, au service d’un client. Je peux accepter certaines commandes, bien sûr mais ceci reste l’exception.

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Il semble que ton art recèle d’un sens caché. Le sol dans ton atelier est un parfait exemple… Qu’est-ce que tout cela signifie ?

F.A. Les gens cherchent un sens que je ne pensais pas donner moi même à certaines de mes créations. Pour moi tout est beaucoup plus simple. J’expérimente. J’essaye de dépasser les limites de la tradition sans offenser quiconque. La bougie sur le sol entourée par un cercle – c’est juste une bougie. Il n’y a pas de sens caché.

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Une dernière question. Tu fréquentes régulièrement Dubaï, que penses-tu de l’art contemporain des pays islamiques, le considères-tu insolent ?

F.A. Je vais te donner un exemple. Je connais une jeune artiste de culture islamique qui a exposé aux Etats-Unis. Elle a jeté le discrédit sur son pays et sur toute une culture, croyant devenir ainsi un symbole de révolte populaire. A l’inverse elle a généré un malaise auprès de sa communauté d’origine. Devenir un artiste reconnu en faisant des choses choquantes et impensables, au mépris des normes de moralité et d’humanité – c’est très facile, tout le monde peut le faire. Je n’accepte pas ceux dont la popularité résulte d’un comportement insultant vis à vis de leur pays, de leur peuple ou de leur religion. L’art peut surprendre et déranger mais il ne doit pas insulter les gens. C’est important d’exercer son art en toute conscience.

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Son site : http://www.faigahmed.com/

*Contributeur de l’article : Maxim

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Discussion

3 réflexions sur “Interview : Faiq Ahmed, le tapisseur des temps modernes

  1. Merci, Merci. superbe article

    Publié par caroleshamsai | février 5, 2015, 12:23
  2. Waouuh !!! Merci Bakou Francophone! Merci a Mathilde de m’avoir fait decouvrir l’artiste l’annee derniere, je trouve son travail passionnant et cette interview tres interressante. Bravo je suis a la fois admirative et envieuse de cette rencontre. Quelle belle initiative !!!

    Bakou Francophone qui rayonne jusqu’en Italie 🙂 Besos Julie

    Julie Julien +39 340 1011 535

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    Publié par Julie Julien | février 5, 2015, 1:17

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Rencontre avec de jeunes artistes azerbaïdjanais | Bakou Francophones - mars 8, 2015

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